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Point de vue
Europe, l'avenir du monde, par Dominique de Villepin
LEMONDE.FR | 30.05.09
| 11h17 • Mis à jour le 30.05.09 | 11h23
La campagne européenne n'est pas à la hauteur
des enjeux. Or le besoin d'Europe n'a jamais été aussi évident. Notre modèle social,
si critiqué par le passé, permet d'amortir le choc de la récession mondiale et stabilise
tant bien que mal les économies. Notre tradition de dialogue est légitimée par la
multipolarité. Pourtant, jamais l'Europe n'a été autant en proie au doute.
L'Union
européenne traverse sa crise la plus grave. L'illusion d'optique d'une stabilisation
apparente, avec la possible ratification du traité de Lisbonne et le volontarisme
de la présidence française, n'y change rien. Les Européens doutent de son efficacité
parce qu'elle est divisée et corsetée de procédures complexes et opaques. Ils doutent
de sa légitimité quand des approches techniciennes et souvent dogmatiques dominent
au sein de ses institutions. Ils doutent même de son identité lorsqu'ils se tournent
vers le passé pour y chercher des racines univoques ou des remparts naturels.
Les
causes du blocage sont multiples. La première est une erreur d'appréciation historique.
Avec la chute du mur de Berlin, les moteurs de la construction européenne se sont
éteints mais on a feint de ne pas s'en apercevoir. L'adhésion des pays d'Europe de
l'Est s'est nourrie de malentendus, devenus avec le temps des facteurs de division;
la réunification allemande a déséquilibré l'ancienne Europe, fondée sur les prémisses
d'une Allemagne rhénane et faible, sans en inventer une nouvelle; la fin de la menace
soviétique n'a pas été exploitée pour refonder la relation transatlantique, ni repenser
le lien avec la Russie.
L'Europe souffre également d'un déséquilibre structurel car
ce déni de l'histoire a mené à des élargissements successifs et précipités au détriment
de son approfondissement. La volonté d'affichage a livré les institutions à la loi
du nombre. Or cette loi reflète la loi du marché car elle implique une gouvernance
automatique et a minima. Elle consacre aussi la loi du plus fort dans la mesure où
cette Europe tend d'autant plus à s'aligner sur la puissance américaine que ses divisions
l'obligent à vivre au rythme chaotique des coalitions et des tractations entre Etats.
Enfin,
il y a un basculement mondial. Les défis auxquels la construction européenne se trouve
confrontée ont changé de nature. Essentiellement intérieurs du temps de la réconciliation,
de la reconstruction et du marché unique, ils sont désormais surtout extérieurs.
Or il faut prendre l'initiative pour peser sur une mondialisation qui recompose les
puissances… mais ne les efface pas.
Nous vivons la fin d'un âge. Orpheline de son
idéal, l'Europe doit être refondée, car elle reste une idée neuve. Quoi de plus nécessaire
aujourd'hui que l'appui sur les piliers des pères fondateurs : l'apprentissage du
partage du pouvoir, le principe de la solidarité entre riches et pauvres et le dépassement
des intérêts nationaux dans l'élaboration d'un intérêt général continental? L'audace
de la vision gaullienne lui a légué un autre héritage tout aussi actuel dans l'exigence
de l'indépendance. L'Europe est l'avenir du monde.
Un sursaut est urgent car le monde
ne nous attendra pas. Il faut renouer avec la fidélité à l'aventure européenne originale
pour être pionniers dans la nouvelle mondialisation. Notre message et notre légitimité
sont ces valeurs humanistes qui demeurent le ciment de l'Union et le socle de cette
Europe-
La construction politique européenne est faite de volontarisme. Avant
d'entériner tout nouvel élargissement, il faut consolider les fondations et retrouver
l'effet d'entraînement d'un moteur. La France pourrait donner l'exemple avec l'Allemagne
en mettant en œuvre, comme je l'ai proposé en 2003, une Union d'Etats assurant un
rapprochement fiscal et social ainsi que la convergence concrète et durable de politiques
nationales dans les domaines d'avenir : l'énergie, où la sécurité d'approvisionnement
exige la mise en commun de nos besoins, l'environnement, l'éducation ou l'innovation.
Les divergences croissantes font aujourd'hui du renouveau du couple franco-
En matière industrielle, Paris et Berlin devraient relancer
de grands programmes industriels. Galileo, le futur GPS européen, doit être suivi
d'autres programmes dans le domaine des infrastructures, des énergies renouvelables
ou de l'aéronautique, pour faire face à la compétition économique mondiale.
Une telle
initiative n'a de sens que si elle se veut souple et ouverte aux autres Etats désireux
de s'y joindre pour avancer plus vite, tandis qu'un effort accru de solidarité envers
l'Europe de l'Est doit en parallèle assurer la solidarité du centre et des périphéries.
L'Europe, et plus particulièrement la France, incarne aussi un modèle social, un
"capitalisme à visage humain" au point d'équilibre entre la liberté d'entreprendre
et la justice sociale. Il exige aujourd'hui d'être renforcé, modernisé, diffusé à
l'échelle du continent. Renouvelons en profondeur la logique des fonds structurels
pour faire de l'Europe un acteur stratégique de la redistribution entre riches et
pauvres, en faveur à la fois de secteurs industriels en difficulté et de populations
fragiles, via un plan européen pour l'emploi des jeunes par exemple.
L'Europe-
Une
Europe de l'innovation donnerait naissance à un espace intégré de la recherche et
de l'enseignement supérieur avec des universités européennes et une Agence de l'innovation
articulée autour de grandes filières prioritaires.
Une Europe de la protection doit
également émerger à travers la constitution de véritables services publics européens,
une convergence des politiques sociales et la recherche de minima sociaux.
Le défi
de cette Europe refondée est à l'horizon du monde. L'Europe-
Dans
ce monde dangereux, un pôle de puissance européen capable d'organiser un vaste espace
de sécurité, de prospérité et de stabilité réunissant près d'un milliard de personnes
s'avère indispensable avec l'émergence de l'Inde et de la Chine. Sans pour autant
préjuger de l'issue des négociations d'adhésion, la Turquie aurait vocation à rejoindre,
ainsi que la Russie et les pays du Maghreb, cette alliance paneuropéenne élargie
où les bénéfices des politiques communes pourraient être partagés sans conduire à
l'intégration politique, réservée au noyau dur que resterait l'Union.
L'Union pour
la Méditerranée exprime, en dépit des blocages actuels, notre responsabilité particulière
envers le Sud. Son approfondissement sera crucial pour la gestion des flux migratoires,
la maîtrise du risque terroriste et l'approvisionnement énergétique.
L'histoire ne
sera écrite en grand que par le partage de la paix et le dialogue des cultures. Avec
la Russie, nous avons en commun un passé conjuguant le rêve de l'universel et le
deuil des empires. Persister à lui tourner le dos revient à la précipiter vers ses
démons nationalistes et la reconstitution d'un bloc rival à l'Est.
Pour devenir enfin
une réalité, l'Europe ne peut se replier sur son aire. Elle a vocation à contribuer
au règlement des crises comme médiatrice et comme actrice d'une nouvelle gouvernance
mondiale. Elle peut promouvoir la stabilité financière, en assignant un rôle accru
à l'euro face à la prééminence du dollar.
Elle a une chance de contribuer davantage
à la paix en préservant son indépendance et en s'appuyant sur son exemplarité pour
conjurer les logiques de force. Saisissant l'occasion historique de l'élection de
Barack Obama, l'Europe doit conserver sa relation profonde avec les Etats-
Pour y parvenir, il faut inventer une sécurité européenne
indépendante, grâce en particulier à un état-
Elle serait
légitime pour promouvoir l'équité d'une gouvernance mondiale refondée, par une réforme
du Conseil de sécurité des Nations unies et par une promotion des organisations régionales.
A l'heure où l'Europe hésite entre repli et fuite en avant, son défi consiste à renouer
avec sa vocation pionnière. Antidote à la mondialisation subie, l'Europe choisie
doit trouver un second souffle pour construire un nouveau demi-